vendredi 25 novembre 2016

"Le Passager", Chronique(s) d'Abîme, de Marc Jallier



La lecture de cette « nouvelle numérique » m’a été gentiment proposée par les éditions Via Fabula. D’ailleurs, j’écris « nouvelle numérique » entre guillemets car je ne suis pas certaine que cela représente bien l’expérience que nous propose Via Fabula. En effet, le concept est assez innovant puisque la lecture se fait par le biais d’une application sur smartphone ou sur tablette. 


Mais, avant de vous en dire plus, je vous laisse lire Via Fabula elle-même présente son idée :
« Imaginez que la personnalité du lecteur influe sur les événements de l’histoire qu’il est en train de lire... Imaginez que son environnement (météo, actualité, ville) soit pris en compte en temps réel dans le récit...
C’est désormais possible avec Chronique(s) d’Abîme, le premier thriller numérique dont l’histoire s’adapte à son lecteur. « Le Passager » est une histoire, écrite par Marc Jallier et qui met en scène un jeune étudiant en médecine aux prises avec une découverte qui va changer sa vie...
L’application mobile guide le lecteur parmi les 6 intrigues, les 9 fins alternatives et les 150 cheminements possibles pour faire découvrir une histoire unique à chacun et offrir une histoire différente à chaque relecture. »

Alléchant, n’est-ce pas ?

Mais comment donc s'est passé ma lecture ?? 
Je me demandais quand vous alliez me poser la question...

     Tout d’abord, elle a eu lieu tard le soir, ce qui est important à signaler car visiblement, cela a eu une incidence sur le genre de la nouvelle, puisque j’ai eu affaire à une nouvelle fantastique, mon genre de prédilection.

     Mais parlons un peu de la présentation.
Jai été frappée par l’esthétique de l’application. En effet, c’est visuellement très beau, tant la police choisie que les dégradés de violet et de noir, et l'encadrement stylisé du texte. Par moment, des mots sautent aux yeux, comme des apparitions dans les films d’horreur : belle idée (à creuser) d’utilisation du numérique pour diversifier l’approche d’un texte.
Le smartphone, ou la tablette, devient ainsi un objet qui fait très livre. Il y a une présentation en chapitres, des extraits courts qu'on fait dérouler en glissant le doigt de bas en haut. Ce geste rend la lecture souple, intuitive, plus intéressante même qu’avec la liseuse, qui tâche, autant que faire se peut, de ressembler au livre papier et propose de tourner symboliquement des pages.
Cependant, la maladroite pathologique des technologies que je suis ne s'est pas sentie très à l'aise, au début, dans l'utilisation de l'outil : j'avais peur de faire une mauvaise manipulation. J’ai eu l’impression, d’ailleurs, qu’il fallait en arriver à un certain point de la lecture pour que celle-ci soit sauvegardée comme il faut. D’autre part, je me suis aperçue que je ne pouvais pas consulter une autre page sur mon téléphone sans que cela ne relance l’application quand je revenais dessus. Je pense que ce point est à améliorer.

     Quand j'ai commencé ma lecture, j'avais quelques doutes sur l'intérêt d'ajouter des éléments de l'environnement du lecteur dans la nouvelle. En haut de chaque chapitre, j’ai aperçu un lieu, celui que j’avais choisi parmi les grandes villes proposées, une date et une heure, celles de ma lecture, ainsi qu’une micro-allusion en début de nouvelle sur un lieu que je connaissais. Mouais, me suis-je dit.
Par ailleurs, de temps en temps, l'application interrompait ma lecture et me proposait de choisir l’un des deux mots-boutons présents sur l’écran. J’ai aussitôt pensé aux Livres dont vous êtes le héros : Si tu veux accomplir telle action, telle ramification de l'histoire s'offre à toi... Seulement voilà, je ne voyais pas vraiment en quoi mon choix influençait ma lecture... jusqu’à ce qu’un arrêt de lecture s’impose et qu’on m'invite à consulter la carte des possibles. Je me suis retrouvée devant une sorte de chemin nébuleux sur fond noir parcouru de points violets : Ah oui ! Ma lecture était en effet sinueuse ! 😅 Cependant, j’aurais aimé voir les autres arrêts possibles, en filigrane, pour constater ceux à côté desquels j’étais passée et que je pourrais emprunter à ma prochaine relecture. Par contre, une fois la lecture achevée, cette carte des possibles m'a présenté une arborescence de l’ensemble des nouvelles de l’univers des Chroniques d'Abîme qui a eu son petit effet addictif : et si ces autres nouvelles complétaient l’univers de celle que j’avais lue ?

     Dans MA version nocturne du « Passager » donc, j’ai découvert une ambiance un rien macabre et mystérieuse, puisque tout commence avec le monologue d’un mort et poursuit avec l’enquête d’un étudiant en médecine qui travaille comme gardien de nuit à la morgue pour payer ses études mais aussi assouvir sa soif de connaissances sur la mort.
Les extraits, courts, s’enchaînent rapidement mais ne se ressemblent pas ; le lecteur assiste à des changements soudains de scènes, de temps, de points de vue, de personnages, de dates..., et se retrouve un peu déboussolé : que faire de toutes ces pièces de puzzle, dont il ne parvient pas tout de suite à comprendre la cohérence ? Pour un lecteur un peu inattentif, ce n’est pas évident de raccrocher tout de suite les fils. Mais il faut être patient. Peu à peu, cela se recoupe, comme dans tout thriller qui se respecte. D’ailleurs, le suspense fonctionne assez bien, quoique les techniques utilisées soient assez traditionnelles. Chaque fois que le personnage découvre un élément nouveau, il est interrompu, par des policiers, un appel de sa copine, l’arrivée d’un médecin... Un chapitre va correspondre à un questionnement ou au début d’une réponse. Il s’interrompra toujours à un moment où le lecteur veut en savoir plus. Aïe ! Je ne peux pas arrête ma lecture, là... Ah bon ? C'est l'arrêt de ma rame de métro ? Z'êtes sûrs ? Ah. Mais... Mais... 
Choisir une morgue pour point de départ d’une nouvelle est très efficace, surtout si l’on se réserve la possibilité de changer le genre de la nouvelle en cours de route, comme c’est le principe des Chroniques d'Abîme. Une morgue, déjà, est un endroit peu conventionnel, voire exotique car fermé au commun des mortels, un endroit où l’on côtoie le plus grand mystère jamais résolu : la mort.  On peut y enquêter sur les causes de la mort du défunt, sur sa vie, sur les phénomènes étranges qui entourent le moment de sa mort, ou son après-vie : on passe ainsi aisément du genre policier au genre fantastique. Sans compter que cet endroit est un bon observatoire des vivants, de leurs rituels et de leurs croyances. Excellent choix, donc.
Le personnage de Michel Torres, le héros de cette nouvelle, est intéressant par sa fonction de gardien de morgue mais aussi par sa curiosité morbide qui l'incite à repousser les interdits. Son boitillement et sa petite amie Amélia peuvent le rendre attachant, même si ça n’a pas fonctionné avec moi. Je me suis d'ailleurs demandé si ces informations servaient de jalons dans les autres nouvelles, car dans la version que j’ai lue, elles ne m’ont pas semblé indispensables.

Les indices distribués peu à peu au cours de la nouvelle m’ont intriguée et flatté mon imagination. Ainsi, les interrogations de l’étudiant en médecine sur l’iris des morts m’ont fait penser à certaines histoires sur la persistance rétinienne, les images qui resteraient imprimées sur la rétine du mort ou encore ces maladies ou traumatismes qui laissent une trace sur la pupille : tant de pistes et si peu de réponses. 😳 Par ailleurs, certaines scènes étaient assez marquantes, bien décrites et propices à l’imagination, comme celle de l’autopsie, par exemple.
Et c’est dans ces eaux-là que j’ai commencé à entrevoir l’intérêt du concept. Car, figurez-vous qu’à un moment donné, la nouvelle m’a baladée dans mon propre futur !!! 😲😲😲Bah oui, s’adapter à l’environnement du lecteur, c’est aussi ça ! J’ai adooo😍oooré l’idée. Puis, mon propre nom est apparu, gravé sur un mur !!!! 😳😳😳 Ca n’a finalement pas eu d’incidence sur le reste de l’histoire, ce que je regrette un peu, mais j’imagine que ce sera une possibilité très prochainement. C’est d’ailleurs ce que souligne Via Fabula : « Nous avons introduit la possibilité de choisir votre niveau d’interactivité avant de débuter la lecture. Vous pouvez donc choisir d’être acteur de votre historie et de faire des choix, ou bien de vous laisser guider par l’auteur comme sur un livre papier. »
Les bonnes histoires, selon moi, sont le résultat d’une intrigue bien construite, de personnages bien campés, d’une toile de fond bien renseignée (un univers fantaisiste fouillé ou un décor réaliste, historique, qui apprend quelque chose à son lecteur) et d’une question de fond, que l’auteur se pose à titre personnel, mais qui est universelle, une question qu’il explore et partage avec son lecteur.
Il y a de cela, dans « Le Passager ». Ma version de la nouvelle questionnait la monstruosité : bonne question, posée depuis la nuit des temps mais jamais éculée. Toutefois, la fin m’a laissée sur ma faim (Oui oui, un peu facile, mais je ne recule devant rien ! jamais ! pas même devant la facilité !👊) : abrupte, elle évoquait la question plus qu’elle ne la traitait au final. C’est pourquoi la proposition d’une fin alternative a été la bienvenue, même si la vilaine a tout enrobé de mystère...


Bref, trêve de bavardages, pipelette

     J’ai apprécié le concept proposé par Via Fabula, même s’il peut perturber au départ les patauds de la technologie. Selon moi, il est prometteur : il invite à une nouvelle forme de lecture, où le numérique présenterait un réel avantage sur le papier, une qualité qui lui appartiendrait en propre ; il offre plusieurs pistes intéressantes, quoiqu’encore timides. La nouvelle que j’ai lue possède une certaine efficacité narrative qui a tenu mon imagination en haleine mais, à l’image du concept qu’elle met en œuvre, elle me semble davantage une invitation à creuser dans l’univers des Chroniques d'Abîme qu’une proposition réellement autonome. Idée à suivre.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Laissez ici vos commentaires :